10 décembre 2015

Le rêve de Fifi, la petite chimpanzée



D’habitude les contes nous parlent du temps passé et d’aventures extraordinaires. Or l’histoire que je vais vous raconter est une histoire vraie, une belle histoire d’aujourd’hui !

Elle parle de chimpanzés qui vivent encore libres et heureux – mais pour combien de temps encore ? – dans la grande forêt en Afrique tropicale.
Les savants donnent aux singes le nom de ‘primates’ parce que dans l’échelle animale, ils occupent la première place. Ce sont les animaux les plus intelligents et les plus proches de l’homme. Ils se nourrissent surtout de végétaux : pousses, graines et fruits. C’est pourquoi il est très important de protéger les forêts, leur habitat naturel !

Mais revenons à l’histoire de Fifi, la petite chimpanzée qui se déplace en groupe dans les broussailles humides et grimpe aux arbres avec une agilité surprenante. Quand le soleil est au zénith, les femelles chimpanzées fatiguées par leur longue marche à la recherche de la nourriture de toute la famille, se reposent à l’ombre des grands arbres tandis que les plus jeunes se livrent à leurs jeux favoris. Parfois, les femelles et les mâles repartent seuls dans leurs ébats incessants…

Fifi est une adorable petite fille chimpanzée ! Comme à ses frères, Chloé sa mère, lui a appris à grimper aux arbres, à connaître les arbres nourriciers, à choisir sa nourriture et à échapper aux mille dangers que la forêt recèle. Avoir peur de certains animaux mais aussi craindre les méchants chasseurs qui rôdent dans les bois, tel est en toutes circonstances le conseil impérieux de sa mère!
Méfiante, elle marche, tous les sens en éveil, toujours prête à grimper aux arbres à la moindre alerte ! Elle est reconnaissante à Chloé de lui avoir enseigné toutes ces choses qui rendent sa vie plus facile mais aussi de l’avoir aidée à affronter sa peur et tous les périls de son environnement. Elle aime tendrement sa mère et le lui manifeste par des caresses nombreuses et toutes sortes de taquineries…

Mais voilà, depuis quelque temps sa mère n’est plus aussi sensible à ses démonstrations de tendresse et Fifi en conçoit une certaine peine pour ne pas dire de la jalousie ! En effet, un évènement récent est venu bouleverser sa vie :

La naissance d’un petit frère, a complètement changé l’attitude de Chloé à son égard. Jusqu’à ce jour, Fifi bénéficiait de toute l’attention de Chloé mais aujourd’hui toute la place est prise par le petit frère Clin d’œil. Il est si petit et si adorable ! Fifi voudrait bien le prendre dans ses bras et ses yeux langoureux couvent le petit frère qui boit goulument le lait de sa mère…

Parfois le petit Clin manifeste des mouvements d’impatience car le lait de sa mère est de plus en plus rare. Chloé a déjà 43ans, les arbres sont de moins en moins nombreux à cause d’une déforestation dévastatrice et la nourriture est de plus en plus difficile à obtenir ! Il faut pratiquer de longues marches épuisantes peu favorables à la montée du lait…
Tout ceci explique l’énervement de Clin toujours affamé et le souci constant de Chloé. Comment continuer à aider Clin à survivre dans cette forêt de moins en moins hospitalière ? C’est pourquoi elle le gâte de plus en plus même si ses forces l’abandonnent !

Quand elle ferme ses yeux, Fifi tente de lui subtiliser le petit Clin mais Chloé est une mère vigilante et ne dort que d’un œil, au grand défi de Fifi qui rêve de bercer son petit frère ! De temps à autre, ses grands frères interrompent sa rêverie et voudraient l’entraîner dans leurs jeux espiègles mais lassée de leurs taquineries, Fifi n’a qu’une envie : s’endormir dans les bras de Chloé avec Clin dans ses bras ! Trop fatiguée et prudente, sa mère refuse obstinément, si bien que Fifi n’a plus qu’à attendre le moment opportun…

Vient un jour où l’occasion tant convoitée se produit enfin ! Profitant du sommeil de sa mère, Fifi prend le petit frère dans ses bras et le berce amoureusement mais hélas Chloé la rappelle vite à l’ordre, au grand désespoir de Fifi ! Malgré cette énorme frustration, Fifi grandit et devient une belle jeune fille…
Elle est moins attentive à son petit frère et rêve déjà d’être maman elle-même !

Clin d’œil va avoir 3ans et c’est une petite peste qui se lamente sans arrêt quand sa mère ne le nourrit pas suffisamment. Chloé lui apprend à grimper aux arbres, à chercher sa nourriture mais il préfère jouer et donner des coups en cachette à sa sœur !
Sa mère voudrait tant qu’il soit indépendant et cherche lui-même sa nourriture mais le moment n’est pas encore venu et elle part de plus en plus loin pour réunir la pitance de sa famille, laissant seuls les enfants à leur insouciance !
Savez-vous que les femelles chimpanzées sont capables d’autant de sollicitude pour leurs enfants ? Chloé revient de plus en plus tard de ses expéditions… lorsque le soir tombe, malgré les caresses de Fifi, l’angoisse de Clin s’exprime bruyamment !

Aujourd’hui c’est presque la nuit et Chloé n’est pas de retour comme à l’accoutumée ! Partis à sa recherche, les enfants découvrent son corps blessé près d’un arbre. Elle est morte, victime d’un méchant chasseur ou d’un braconnier malfaisant et les pleurs des enfants, les coups et les caresses de Clin ne peuvent la réveiller…
Après plusieurs heures de chagrin, les enfants résignés s’en iront vers de nouveaux horizons, fuyant les dangers dont leur mère les avait préservés…

Mais me direz-vous qu’est devenu Clin d’œil ?
Vous serez tristes d’apprendre qu’il a refusé de partir avec ses frères. Fifi qui l’aimait tant n’a pu le convaincre de suivre la famille vers des lieux plus accueillants.
Pendant plusieurs jours, il est resté là, la couvrant de pleurs et de caresses. Puis il a enfin compris qu’il ne pouvait la ranimer et il est monté sur l’arbre qui n’avait su protéger sa mère. Sa courte vie s’est achevée là !
Mort de faim et de chagrin, tel est le sort des petits chimpanzés qui ne peuvent se débrouiller seuls !

Et Fifi, qu’est-elle devenue ?
Grâce à Dieu, sa vie à elle est beaucoup plus longue… grâce aux soins de sa mère et de ses conseils, son sort est plus enviable. Elle sera une maman tendre et heureuse de vivre et même si parfois elle a la nostalgie de Chloé et de Clin, elle peut gambader librement dans les bois touffus tant que les chasseurs ne croiseront pas sa route…

Ceci n’est pas un conte mais une histoire vraie qui engage le sort des chimpanzés de moins en moins nombreux et dont la survie dépend des grandes forêts qu’il est urgent de protéger car il en va aussi du sort du monde qui nous fait vivre et que nous aimons.

M.S



Pierre Sentenac "Le rêve de Fifi" 10/12/2015
- Dessin d'après logiciel: Paint - 




9 novembre 2015

Après bien des années… à Léon Werth



Il est des contes qui illuminent notre enfance, des contes qui n’ont jamais fini de nous parler au cours de l’existence, et ce, malgré « Le désherbage » des bibliothèques… ainsi la Rose du Petit Prince resurgit-elle à côté de nous après des années de distance…sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et des jours et aujourd’hui nous dit secrètement le Petit Prince, elle a traversé des années et des années…
« Je me réveille à peine » nous dit-elle et nous nous réjouissons de ce soleil dans notre vie ! A notre grande émotion, le Petit Prince n’est pas seulement un conte mais le réveil d’une belle amitié qui a franchi les frontières de la mort et de l’oubli !
Enfant, il m’arrivait de me questionner sur la dédicace de ce merveilleux livre et j’étais tellement bouleversée que je me jurai de ne jamais oublier que les grandes personnes ont d’abord été des enfants.
Mais qui était ce Léon Werth à qui St-Exupéry dédiait le Petit Prince, promesse extraordinaire qui m’impressionnait tellement !

 « A Léon Werth quand il était petit garçon ».
Léon Werth, personnage mythique ou réel ?

Un livre de Viviane Hamy «  33 jours » nous révèle son identité et sa personnalité à travers une aventure parfois rocambolesque dans la traversée de cette dure période de l’Exode, une traversée de la France habituellement de 9heures mais qui, comme l’indique le titre du récit dura 33 jours.
Au volant de sa vieille Bugatti Léon Werth essaie de rallier, comme chaque été, sa maison de vacances de St Amour dans le Jura.
Les Allemands sont aux portes de Paris et des millions de Français et de réfugiés désorientés se retrouvent sur les routes de France dans un immense chaos…
Ainsi faisons-nous connaissance de Léon Werth (l’ami fidèle de St-Exupéry), ce personnage presque mythique aux prises avec les énormes difficultés du parcours, analysant avec perspicacité les évènements et les personnages, les dangers imprévus où ils sont confrontés, les relations des Français avec les nouveaux Occupants et les malheurs de l’époque.
La quête de l’habitat, d’un toit hypothétique pour abriter leur sommeil, d’un matelas providentiel ou (d’une paille), d’une maigre subsistance, occupe une place importante mais pas seulement car Léon Werth n’oublie pas d’analyser toutes ses rencontres pressentant qu’une psychologie avisée est pertinente pour déceler les comportements et les propos.

En 1940 les Allemands occupent Paris et les Français semblent ignorer cet évènement majeur que nous découvrons au fil des jours. Comme s’ils fuyaient la triste vérité ! La faim, le froid semblent guider les intérêts de tous…
Mais Léon Werth est aussi un chroniqueur, grand connaisseur de l’âme humaine, décelant dans les comportements et les propos la servitude et les déviances.
En exergue du livre il écrit « c’était le temps où ils étaient ‘corrects’ qui précède le temps où ils nous donnèrent des leçons de politesse », manière détournée et feutrée de dénoncer la violence future du comportement des soldats Allemands.
Dans un café, pour la première fois une femme ensommeillée au visage maussade corrobore son doute, osant cette réflexion : « La France est vendue ».
Désormais l’itinéraire de l’exode est guidé par une invisible autorité et c’est à chacun de se débrouiller au fur et à mesure et de sauver sa peau.

« Je ne demande qu’un toit contre les intempéries et un peu de paille, phrase rituelle que j’adresse aux habitants que je sollicite pour un accueil et particulièrement à un personnage ‘lumineux’ qui, malgré les circonstances peu favorables à l’hospitalité répondra à ma requête au-delà de toute espérance ! Ce paysan lettré a un nom : Abel Delaveau, son vrai nom et l’hospitalité fut pour lui plus qu’un rite mais un don et je ne l’ai jamais oublié… »

Une belle amitié qui se poursuivra au-delà de la guerre car Léon Werth a le culte de l’amitié et ses liens avec son ami St-Exupéry en témoigne, ainsi à la parution de « Terre des hommes » il gardera comme un trésor ce livre tout au long des routes.
En octobre 1940, St-Exupéry démobilisé, lui rend visite dans la maison de St Amour. L’année précédente, l’aviateur avait entamé la rédaction du Petit Prince
(publié en 1943 chez Brentano’S et dédié à son ami).
Lorsqu’il repart pour New-York, il emporte avec lui le manuscrit des «  33 jours » afin de la présenter à un éditeur américain mais pour des raisons inexpliquées la publication n’aura jamais lieu.
De son côté, St-Exupéry, convaincu de l’importance de ce livre en parlera dans « Pilote de guerre » (1942) en ces termes :

« Un de mes amis, Léon Werth, a entendu sur une route un mot immense qu’il racontera dans ce grand livre »

Ainsi les livres voyagent – parfois plusieurs années – sans ensemencer le cours de la littérature…
En 1992, Viviane Hamy fait paraître ce récit inédit en même temps qu’un autre livre de Léon Werth « Déposition » avec une présentation de (Lucien Febvre et une préface de Jean-Pierre Azéma).
Et les belles histoires ne finissent jamais…
En 2014, Dennis Johnson directeur de (Melville House Publishing), une maison située à New-York, décide d’entreprendre une enquête et retrouve le texte de la préface prévue par St-Exupéry dans une bibliothèque du Québec où est conservée la revue « Amérique française ».
C’est ainsi qu’en mars 2015, paraît le livre de « 33 jours » en langue anglaise aux Etats-Unis, avec la préface rédigée par St-Exupéry en 1940.
Aujourd’hui les éditions Viviane Hamy publient une nouvelle édition française augmentée de cette préface et enrichie de cartes et de photos. Ainsi l’intuition de St-Exupéry que l’homme est gouverné par l’Esprit et la loi du retour se vérifie entièrement :
 « Ce sont toujours d’invisibles lignes de force qui animent pour nous l’espace… si j’éprouve en montagne la sensation du vide, c’est que la pesanteur me tire vers le bas, ainsi je suis riche de directions aimantées… c’est grâce parmi d’autres à la maison de Léon Werth car Léon Werth est mon ami… la France est une chair dont je dépends, un réseau de liens qui me régit, un ensemble de pôles qui fondent mon cœur… c’est pourquoi j’avais tellement besoin de me rassurer sur ta présence dans cette maison du Jura que je connaissais bien, afin que fut sauvée pour moi une des directions cardinales du monde. »

Ainsi à travers les propos de St-Exupéry, nous découvrons après bien des années que Léon Werth, ce passeur du Petit Prince n’est pas seulement un personnage ordinaire mais un passeur de sens ! Il incarne pour nous un goût salutaire de liberté et d’après Léon Werth:
« …une parenthèse du temps qui permet de se recomposer une âme. Nous ne pensons pas selon l’histoire, mais selon cette route dont je connais les détours comme dans une vieille maison on reconnaît son enfance, j’y retrouve tout ce qui dans ma vie fut espoir et amour. »

En lisant ces deux écrivains unis par un destin commun, je mesure l’élan du cœur et la loyauté qui les réunit, frères en humanité au-delà de la barbarie.
Ainsi m’apparaît en pleine lumière leur dignité d’hommes libres dans une époque tragique où le déferlement de l’Histoire laissait peu d’espace aux forces de vie et de création. Après bien des années et presque miraculeusement, ils ont chaussé les bottes de sept lieues pour nous rejoindre et nous insuffler une espérance salutaire.

M.S


Pierre Sentenac 
'Espérance salutaire'
- tech.mixte, encres, craies, aérosol -
09/11/2015


Nota: 
ci-dessous couverture du livre de Viviane Hamy



2 octobre 2015

Le voyage d’hiver



Il y a des mots magiques
des musiques primesautières
qui nous entraînent
au-delà du temps…
Instants d’éternité…
Le voyage d’hiver de Schubert
une rêverie tendre et familière !
Et mon imagination galope
avec la neige avec le vent …
C’est un jour d’hiver !
Quel chemin s’illuminera
sous nos yeux étonnés
quelle voix charmera notre cœur
quelles ombres veilleront sur nous ?
Natacha Natacha crie la neige
Natacha Natacha souffle le vent…
Natacha au nom prédestiné
une héroïne grave et belle
mûrie trop tôt par le vent de
l’histoire !
Fidèle à son destin
elle a quitté l’enfance
ses courses effrénées dans les forêts neigeuses…
Natacha, à peine un sourire…
une musique secrète gît à travers ses larmes…
la neige encore !

M.S


Pierre Sentenac "Le voyage d'hiver" 

Tech.mixte: encres,acryl.,craies+photo





Discographie:                 Schubert 'Le Voyage d'hiver' Janvier 1955
                                                       Dietrich Fischer-Dieskau
                                                       Gerald Moore 
                                                 


1 septembre 2015

Beauté de l’incertain


A propos des artistes peintres qu’il admirait, Paul Valéry a écrit :

« Circonstance remarquable : parmi les peintres qui ont le mieux aimé, le mieux joué le jeu de se passer de couleurs, ce sont les plus coloristes qui l’emportent :
Rembrandt, Claude Lorrain, Goya, Corot.
Mais encore, tous ces peintres-là sont essentiellement poètes »

Ceci nous ramène encore une fois aux affinités et aux liens secrets de la peinture et de la poésie.

A ses débuts, le peintre Claude Gellée dit le Lorrain, a surtout pratiqué la technique de l’eau-forte ce qui le rapproche (quand à l’origine et à la formation) de son contemporain Jacques Callot, mais à l’inverse de Callot qui, au hasard de ses marches et rencontres, présente surtout la réalité sociale de son temps et brosse les portraits des miséreux et des disgraciés dans des espaces vides et abrupts, Claude Lorrain ouvre des horizons vers des paysages naturels qui guident l’observateur vers des lieux plus accueillants…

Le Lorrain a inventé les ports monumentaux, trouées de lumière qui accompagnent les premiers pas de ses personnages en direction du soleil levant… l’intervention des couleurs crée des nouvelles contraintes mais ce maître du paysage grâce à ses rapports harmonieux crée une atmosphère de sérénité.

La quête de la nature est toujours privilégiée et dans cette époque troublée elle représente pour Claude un havre d’espérance dans un cadre idyllique.
Nature toujours intemporelle où la lumière joue un rôle moteur, dans cette quête de sens et de rêverie…

Invitation au voyage vers une promesse d’éternité…

Au gré de la marche se révèlent progressivement le lyrisme des motifs du paysage et les correspondances secrètes entre les formes et les couleurs, l’usage des lavis (dont il est un maître exigeant) suggérant un climat poétique qui adoucit les formes et les contours abrupts du paysage !


« Pourquoi avons-nous tant besoin de beauté ? »

Question récurrente au cœur de nous-mêmes…

Beauté de l’incertain qui nous sauve parfois et nous aide à vivre…

Ainsi de la poésie des tableaux de Claude Lorrain qui nous trace un chemin d’humanisation au sein d’une nature pacifiée.


Les passeurs de Claude Lorrain


Ils ont un doigt tendu vers l’Orient
mais dans leur pause sereine
le temps s’est arrêté
 pour les personnages du Lorrain
Dans ces vastes espaces silencieux
ils se libèrent de l’ombre
ce voile obscur de l’apparence…
Le jour se lève
pour ces hérauts de lumière
et dans l’ondulation du chemin
le tremblement des arbres
ils scrutent les strates d’ombres
comme autant de seuils vers l’inconnu
et le mouvement qui les entraîne
Ombres fuyantes sur le chemin
ne trouble pas leur regard de passants

M.S



Pierre Sentenac "Paysage d'après Claude" 01/09/2015




Nota Bene:

                Le poème est extrait du livre: "Le Jeu de l'ombre et du chemin" 




avec 1 illustration de Pierre Sentenac
est disponible aux éditions Le Bien-Vivre

( Livres d’artiste de Collection, fait main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 18Euros )









6 août 2015

Le pouvoir des images


Un jour lointain de l’hiver 1948, par un matin froid bleuté où percent les premiers rayons orange du soleil naissant, dans la classe du cours préparatoire, assis à mon pupitre, livre de lecture ouvert, j’écoute Monsieur Aubrai (béret sur la tête, blouse grise serrée à la ceinture) me proposer l’air calme, souriant, de continuer la lecture.
La gorge nouée par l’émotion je poursuis donc à haute-voix le récit du ‘Roman de Renart’ au chapitre :

_ Ysengrin pêche des anguilles

« _ Mais si, s’écria Ysengrin. Attachez le seau à ma queue, Renart, je veux bien attendre de cette façon qu’il se remplisse d’anguilles… »

J’ai toujours en mémoire la magnifique illustration de ce passage où l’on voit Ysengrin gelé par la glace et le froid, tremper sa queue dans un trou et Renart tout souriant de son stratagème…

Il m’apparaît avec le temps, combien cette première lecture a été décisive dans l’évolution de ma personnalité :
L’émerveillement de la lecture, la beauté du dessin me faisaient prendre conscience à travers le ‘Roman de Renart’, combien les contes, les récits, les histoires s’inscrivent dans l’histoire du monde, de notre Monde.

Cela détermine durablement notre propre condition et nous ouvre au savoir et à la culture : les arts, les lettres, la peinture, la musique…

Le pouvoir des images et des récits m’a fait ressentir combien les premières émotions d’enfance avaient fait naître en moi une nostalgie, une joie de vivre et une légèreté indispensables dans mon cheminement artistique.

Une sorte de recherche du temps perdu
déjà exprimée dans ma peinture et dans mes choix musicaux…

Et même si mes goûts varient selon mes états d’âme, je reste fidèle à ces instants de grâce que l’enfance nous prodigue d’une manière gratuite et inattendue !

P.S



Pierre Sentenac   "Mémoire d'une image" Dessin paint 06Août 2015

24 juin 2015

Poésie « Souveraine »



En relisant les derniers poèmes de Robert Desnos transcrits sur le mur sinistre du camp de concentration où il vit ses derniers instants, comment ne pas être bouleversé par ses adieux, ce chant d’amour dédié à sa femme ?

Dernière flamme de vie d’un poète qui rêve encore de revenir « comme une ombre dans sa vie ensoleillée »… Dans cette expérience de nuit totale, une lueur se fait jour, peut-être une justification de la présence des poètes dans un monde de chaos organisé !

« On voudrait être un baume versé sur tant de plaies » écrit Etty Hillesum dans son dernier livre : « Une vie bouleversée »…
Ce baume, certains Résistants et Résistantes l’ont trouvé dans la présence mystérieuse de la poésie, parfois chez les artistes qui nous ont précédés dans les temps troublés et qui renaissent à travers les mots de notre mémoire, transmettant par là-même le viatique nécessaire dans des circonstances tragiques.

C’est ce témoignage des documentaires de la 2ème guerre mondiale sur le rôle des Résistants et Résistantes tente de nous révéler :

_Telle jeune fille aux portes de la mort, désireuse de ne pas parler et de résister à la torture, redit en elle-même les derniers vers d’un poème d’Alfred de Vigny appris dans son enfance , « La mort du loup » :

« fais énergiquement ta longue
et lourde tache
puis après comme moi
souffre et meurs sans parler… »

_Telle autre n’ayant plus la force de dire un poème pour résister à la souffrance demande comme une grâce à une compagne qui la soigne de lui réciter un poème d’Apollinaire…
C’est le baume sur le corps souffrant, le voile de Véronique sur le visage supplicié !

« Puissé-je être le cœur pensant de cette baraque » nous dit Etty Hillesum, souhaitant de toute son âme la présence d’un poète dans ce lieu inhumain « Il faut bien qu’il y ait un poète dans un camp pour vivre en poète cette vie-là (oui même cette vie-là) et pouvoir la chanter »

Aujourd’hui dans les temps incertains et individualistes d’une modernisation accélérée, existe-t-il encore une mémoire commune des mots substantiels de la poésie qui nous aiderait dans les épreuves extrêmes ? Question redoutable car la poésie est souvent considérée comme un genre littéraire désuet qui ne peut survivre dans une société technicisée.

Pourtant, il y a plus d’un siècle Emilie Dickinson victime d’un échec amoureux et de deuils successifs, choisit délibérément de se vouer à la nature et à l’introspection, tout en entrant de plein-pied dans la modernité mais faisant volontairement le choix de la poésie pour lutter contre le vertige de la mort et du néant, la poésie constituant pour elle un moyen de salut.
Ecrire contre le néant, c’est tenter de le déjouer par le jeu du langage, combler l’absence avec les mots, remonter jusqu’à la source de la parole !

« L’eau s’apprend par la soif …»

« Nous nous habituons à la Ténèbre
quand la Lumière manque… »

« Avec la poésie le matin est premier » nous dit-elle.
M.S



 Pierre Sentenac  "Hommage à Joseph S. _ /09/1943" Tech.Mixte/carton

Nota Bene :

Références du texte:

« Conversation Souveraine » RenéChar

« Une vie bouleversée » Etty Hillesum Seuil

« Poèmes » Emilie Dickinson Belin

23 mai 2015

Les souliers de crêpe


Elle s’était profondément endormie. Mais avant le sommeil, elle pensait toujours aux anges !
Drôle d’idée sans doute dans une époque matérialiste !
Elle ne se posait pas la question sur l’existence ou la non-existence des anges. Simplement elle était poursuivie par certaines images.

Les anges de Paul Klee semblaient témoigner de leur présence (plus qu’évidente) à côté des personnes qui le désiraient fortement.
Mais il y avait aussi les anges de Paul Claudel, ces anges éveilleurs d’idées et de désirs…


Pourquoi toutes ces images étaient-elles scellées dans son cœur avec autant de précision ?
Elles revivaient doucement comme si les ombres de la nuit participaient peu à peu à l’obscurité de la chambre…
Aucun objet n’était neutre, tous étaient habités de menaces latentes !

En pension, elle éprouvait déjà beaucoup de mal à raisonner ses terreurs enfantines, à vaincre la malveillance des formes qui sortaient de l’ombre et s’imposaient à son imagination.
Mais cette nuit-là, une douceur bienfaisante l’envahit sans qu’elle soit capable d’en déceler l’origine.

Le mur d’indifférence qui avait peu à peu et sans qu’elle s’en aperçoive, recouvert le passé, cédait devant sa joie inexplicable mais combien profonde.

Elle se reprochait souvent d’oublier volontairement les cousins ou les amis qui s’étaient éloignés de sa vie.
Au fond d’elle-même, elle leur en voulait presque… mais c’était cela, la vie !
Parfois, elle s’apitoyait un moment sur la mort d’un de ces êtres chers, mais le cœur ne suivait pas complètement…

Cette nuit-là, ce qu’elle découvrit dans la chambre ressemblait à un tableau qui se superposait aux autres tableaux.
Des souliers de crêpe, immobiles dans le silence…

Elle fut surprise par la vision et fortement ébranlée.

Ils avaient attendu si longtemps avant de se révéler à elle avec cette intensité poignante !
Son plaisir d’enfant, sa gratitude à la vue de ce cadeau extraordinaire, l’émerveillement complice de tous les cousins et cousines, une vague de bonheur refluait en elle…
Et l’odeur du crêpe si nouvelle, si particulière… comment l’atteindre encore ?
Les souliers de crêpe brillaient dans l’ombre.

Plus loin, émergeaient les chaussures seules et abandonnées de Van Gogh …
Comme happé par le vide de ces chaussures béantes, son regard fouillait désespérément l’ombre à la recherche des souliers de crêpe.

Le mystère s’illuminait.

La joie se fit plus secrète.

La clef du passé, elle était là dans ces chaussures qui n’appartenaient à personne ou plutôt qui avaient appartenu un jour à une petite fille.

Que seraient-elles devenues si un ange ne les eût soigneusement mis à l’abri du froid et de la tourmente ?
Avait-il chaussé les semelles de crêpe pour venir jusqu’à elle et lui parler doucement de ce cousin aux portes de la mort ?


Les années d’oubli, d’indifférence cruelle s’effaçaient…
Un seul sentiment persistait, tenace et familier : l’amitié fraternelle qui la liait pour toujours au jeune homme séduisant, ce cousin presque mythique revenu de ses lointains voyages avec les merveilleuses chaussures de crêpe.

M.S

Pierre Sentenac "Les souliers de Crêpe"
encre sur papier (retouche ordinateur)
23/05/2015-15x12cm

Nota Bene:

                  Cette nouvelle est extraite du livre:
                  NOUVELLES de Michèle Serre chez LE BIEN-VIVRE




1 illustration de Pierre Sentenac
est disponible aux éditions Le Bien-Vivre
pierresentenac@orange.fr

( Livres d’artiste de Collection, fait main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 18Euros )
Participation aux frais de port: 1euro





21 avril 2015

Ronde magique


« Je ne croirai qu’en un dieu, s’exclame Zarathoustra qui s’entendrait à danser… »

ce goût de la danse, de la fête qui nous réunit autour d’une ronde, retrouvant spontanément et comme par miracle l’esprit d’enfance qui perdure au cours des temps et sans doute au cours des millénaires, autour du cercle symbolique où les corps humains se détendent et dansent avec jubilation malgré les traversées noires de l’existence…
j’aime à penser que les premiers hommes se sont donné la main autour du premier feu, un cercle de chaleur nouvelle et de lumière neuve qui a métamorphosé leur vie, libéré leur corps meurtri par les durs combats dans une nature hostile !

Ainsi commence cette quête de bonheur et de beauté que l’on retrouve dans les rondes d’enfants et ces mains tendues dans l’ombre protectrice des grottes rupestres, vibrantes de vérité sont appel émouvant à se souvenir…

Marie Noël évoque avec nostalgie ces moments merveilleux de l’enfance, ces rondes d’autrefois et les visages de ses compagnes surgissent de sa mémoire :

« Marthe, Marie où êtes-vous ?
Vous dansez encore et je vous entends
mais de loin… »

Pourtant dans son extrême solitude, un désir secret se fait jour, une ronde de demain s’éveille à travers les mots, une force créatrice qui naît en elle, un souffle de vie mystérieux qui la submerge…

Même force créatrice dans le « Festin de Babette » de Karen Blixen, le mot festin est un signe magique de cet improbable repas à mille lieues de la petite communauté humaine, vieillissante, austère, minée par des désaccords récurrents !
Babette, cette célèbre cuisinière d’un grand café de Paris, exilée dans un pays froid et peu hospitalier aurait pu se contenter (grâce au gain providentiel d’un billet de loterie) de préparer un repas rustique, normal pour une population peu encline à savourer des mets raffinés mais elle décide avec générosité de transformer ce repas en « Festin », terme très évocateur de dépenses superflues et somptueuses, promesse d’un renouveau partagé où les corps se libèrent des tensions quotidiennes d’abord avec lourdeur puis avec légèreté… les langues se délient et la guérison des cœurs s’exprimera plus tard au cours de ce repas à travers une ronde improvisée, joie partagée avec une ferveur retrouvée !
Dans ce repas magique Babette se sauve elle-même de l’enlisement où elle risquait de tomber, sa vocation profonde et son identité se révélant comme autrefois quand elle était la grande cuisinière du ‘Café anglais de Paris’, certes il perdure en elle une forme de reconnaissance pour les deux femmes qui l’ont accueillie en toute simplicité mais cela va beaucoup plus loin dans les tréfonds de son être …
Obligée de quitter son pays, elle a tout perdu : ses biens, son mari, son fils, l’admiration des grands hommes qui fréquentaient sa table de Reine de sa profession et à ce titre de noblesse elle ne peut renoncer sans renier son ultime dignité !
Aux deux sœurs qui s’inquiètent de tout l’argent dépensé et de son retour définitif à la pauvreté:

« Vous resterez donc pauvre votre vie entière Babette »

Elle rétorque avec panache :

« Je suis une grande artiste ! »

Et une vague d’espérance et d’émotion monte des cœurs des deux femmes :

« Mais ceci n’est pas la fin, je sens Babette que ce n’est pas la fin »

Michèle Serre


Pierre Sentenac "Magdalénien II"

Acryliques/canson (A4:21x29,7cm) 26/04/1985




Nota Bene:

                  Citation : Ainsi parlait Zarathoustra  de Nietzche

                  Poème extrait de : L'oeuvre poétique de Marie Noël chez STOCK

                        Références de : Le Festin de Babette de Karen Blixen chez FOLIO

                  Livre : Marie Noël ou l'aventure du silence de Michèle Serre chez LE BIEN-VIVRE




1 illustration de Pierre Sentenac
est disponible aux éditions Le Bien-Vivre
mail: pierresentenac@orange.fr

( Livres d’artiste de Collection, fait main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 18Euros )
Participation aux frais de port: 1euro