21 mars 2014

Jordi Savall illumine Rameau


Comment a-t-on pu ignorer pendant plus d’un siècle une telle musique, un tel musicien -français de surcroît- J-P Rameau?

Le XIXème siècle a exercé sur la musique une emprise unique sans ouverture possible se perpétuant au XXème (jusque dans les années 70) où l’avènement du « Baroque » a progressivement contesté ce monopole absurde…
Il a fallu au préalable, un Claude Debussy pour ouvrir les oreilles distraites de ses contemporains englués essentiellement dans un romantisme à bout de souffle… pour leur dire : « Ecoutez la voix d’un grand absent trop vite et longtemps enterré, J-P Rameau, ce bourguignon, ‘Le maître de l’harmonie’ dans son célèbre traité comme dans sa musique ! »

Par la suite dans les années 1970, certains esprits conscients de l’urgence du renouvellement de la musique, ont commencé à parler de Musiques Autres, musiques hélas trop occultées !
Jacques Merlet sur France musique a été un des premiers à se passionner pour la ‘Musique ancienne et baroque’ . N’a-t-il pas valorisé des noms d’interprètes jusque-là inconnus comme :
John-Eliot Gardiner, David Munrow, William Christie, Franz Brüggen, Jordi Savall, etc… pour les plus représentatifs d’entre eux ?

La musique de J-P Rameau est un univers fabuleux où:
le Chant (Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux,…) , la Danse ( Les Indes galantes, Les Paladins,…), la Parodie (Platée), le Vent (Les Boréades…), l’Amour célébré dans le charme d’une Nature omniprésente dans les opéras et les cantates… rejoignent le pinceau enchanteur du génial Watteau (Embarquement pour Cythère).
On éprouve en regardant ses toiles le même souffle de cet « Esprit XVIIIème siècle » qu’ils ont su évoquer à la perfection. Dans l’œuvre de J-P Rameau on retrouve toujours la vie, ses soupirs et ses frémissements infinis à travers des sonorités envoûtantes où la palette tonale des sentiments et mouvements sans cesse mis en œuvre à travers des airs de danse nous font entrevoir le vol aérien en apesanteur de notre propre corps comme dans le rêve d’Icare.
Parfois le lyrisme le plus langoureux d’un air (La musette de Naïs) nous amène dans les méandres de l’amour où notre âme se sent transportée vers un monde invisible (cf 2èmeair des Boréades« pâles flambeaux » dans Castor et Pollux)
Jordi Savall a su, avec son ensemble « L’orchestre de LouisXV » nous élever avec ferveur vers cet indicible …
Les musiciens de l’orchestre eux-mêmes bouleversés par leur propre jeu communient avec recueillement à cette fête musicale.
Et soudain, le vent de Borée nous ébranle par des sonorités inouïes, surprenantes qui nous touchent au plus profond de notre être, jusqu’à s’éteindre doucement dans la paix intérieure du silence…
La richesse, l’inventivité des sons nous comblent comme par magie !
Moments de grâce où J-P Rameau nous atteint au plus profond de nous-mêmes ! Par son jeu subtil et inspiré, une exécution sensible et juste, Jordi Savall nous entraîne avec son orchestre dans le monde merveilleux de J-P Rameau.

Ainsi les frontières de notre vie reculent-elles prodigieusement !

Pierre Sentenac



Pierre Sentenac "Watteau revisité" tech. mixte/bois 2005



Nota bene :

Deux publications sur le blog concernant J-P Rameau, ont été publiées au préalable:

Rameau musicien d’avenir (les Paladins): 28/05/2012

L'assemblée dans un parc - Nouvelle -: 28/10/2013

Parmi les nombreux disques et CD enregistrés par Jordi Savall, je voudrais indiquer celui que j'ai pu enregistrer
dans une émission de J. Merlet et concernant le compositeur anglais: Christopher Tye (visible sur You Tube)

Un vrai chef-d'oeuvre où Jordi Savall tient la viole de gambe.

La publication de cet article fait suite à la diffusion sur la 2 (TV) émission "L'oeil écoute" du 05Mars 2014.

Celle-ci est visible sur You Tube (Concert Rameau par J.Savall du 12/09/2012) et permet de retrouver l'atmosphère de ce magnifique concert !


4 mars 2014

Karen Blixen, une femme libre



Karen Blixen est un écrivain à part dans son pays et dans son temps. Grande observatrice de la nature et des gens (même les plus humbles) elle n’oublia jamais les leçons de vie de son père. L'Afrique lui a permis d’être elle-même sans réprimande, de redevenir l’enfant rêveuse et sensible que seul son père comprend. Aristocrate, aventurier et fantasque, il arrachait sa fille préférée à la maison, à son dressage éducatif, pour de longues promenades au cours desquelles il l’initiait aux découvertes de la nature, à son goût pour les voyages, à l’universalité de la beauté, l’incitant à donner libre cours à ses rêves, à ouvrir son esprit au-delà du cercle familial austère auquel elle était condamnée…
Lui-même écrivait des poèmes, de cours récits.
En 1892 il publia : « lettres de chasse », recueil remarqué, sous le pseudonyme de Boganis. Nom fort proche de Mbogani, le nom africain de l’inoubliable ferme africaine, au pied du mont Ngong… c’est dire son attachement viscéral pour son père dont elle ressent le suicide comme un véritable abandon. Elle a 10 ans et malgré l’épreuve terrible le conseil de son père l’accompagnera tout au long de son existence : « ne marche pas en regardant tes bottines.».
Ainsi deviendra-t-elle cette grande voyageuse imaginaire, avide d’inconnu et de merveilleux mais souvent rattrapée par le côté tragique de son existence. A la perte originelle de son père succéda bien des épreuves : la syphilis contractée auprès de son époux volage, son cousin le baron Bror Blixen, dès sa première année de mariage en 1914, puis la faillite de sa plantation qui coïncida avec le décès accidentel de son amour anglais Denys Finch Hatton, son divorce qui la dépossède de son titre de baronne auquel elle était attachée, l’arrachement obligé à L'Afrique  en 1931 et le retour au Danemark à 46 ans, malade et ruinée.
Elle aurait pu se contenter de ruminer ses peines et ses rancunes mais elle fait front courageusement, L'Afrique  lui ayant trempé le caractère et appris la liberté.
Elle repoussa le cocon anesthésiant de son milieu. Sourde aux remontrances, elle devint écrivain transfigurant son quotidien difficile par des histoires pleines de sagesse et de fantastique. Femme forte et courageuse, elle insufflera aux personnages de ses contes et nouvelles son désir profond et indestructible de sublimer la vie malgré tout, sublimer la vie par les mots qui confèrent un sens au réel et magnifient la vie !
Un de ses personnages exprime dans « Les Nouveaux contes d’hiver » la nécessité de raconter des histoires pour conjurer le destin :
« Depuis qu’on a inventé la parole on a raconté des histoires… sans histoires le genre humain aurait péri comme il aurait péri sans eau »

Ainsi dans « Le Dîner de Babette » grâce aux plaisirs raffinés du décor et des mets succulents, les muets retrouvent la spontanéité de la parole et la légèreté de l’enfance dans un élan de joie et de fierté !
Babette grande cuisinière du « Café anglais » célèbre à Paris vers les années 1870, redécouvre ses lettres de noblesse en offrant gratuitement à ses hôtes un véritable  festin français.
Exilée de France au moment de la répression de La Commune, ayant perdu tous ses êtres chers dans les massacres, venue en mendiante dans le Jutland finir ses jours, un pays froid bien éloigné des fastes parisiens, elle devient bientôt une triomphatrice par la magie d’un repas offert à ses hôtes avec talent et générosité. A celles qui l’ont accueillie, les deux filles du pasteur d’une communauté luthérienne décédé depuis des années et dont on fête le centenaire, elle propose de consacrer la totalité de son gain (d’un billet de loterie) à la « création » d’un repas français qui faisait sa gloire autrefois à Paris au « Café anglais ». Elle leur dévoile alors sa véritable identité redécouvrant par là-même ses raisons de vivre et sa dignité d’être humain:
« Autrefois j’ai été cuisinière au Café anglais… non jamais je ne serai pauvre. Je vous l’ai dit je suis une grande artiste. Une grande artiste n’est jamais pauvre Mesdames. Il nous a été accordé un trésor, dont les autres gens ne savent rien. »
Michèle Serre





Livre:

Cet article fait suite au Livre intitulé : « Raconter pour vivre »
dans la collection : « Passeurs du Temps »
à partir de l’œuvre de Karen Blixen, publié en 2007.




Illustrations de Pierre Sentenac
est disponible sur commande aux éditions Le Bien-Vivre: pierresentenac@orange.fr

( Livres d’artiste de Collection, cousu main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 18Euros )